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« Le Cynique : grossier personnage qui voit le monde tel qu'il est et non tel qu'il devrait être. » Ambrose Bierce

« La vision est l'art de voir les choses invisibles. » Jonathan Swift
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9/17/2007

Ayn Rand

Vous proposez d’établir un ordre social fondé sur le principe suivant: que vous êtes incapables de diriger votre vie personnelle, mais capables de diriger celle des autres; que vous êtes inaptes à vivre librement, mais aptes à devenir des législateurs tout puissants; que vous êtes incapables de gagner votre vie en utilisant votre intelligence, mais capables de juger des hommes politiques et de les désigner à des postes où ils auront tout pouvoir sur des techniques dont vous ignorez tout, des sciences que vous n’avez jamais étudiées, des réalisations dont vous n’avez aucune idée, des industries gigantesques dans lesquelles, selon votre propre aveux, vous seriez incapables d’exercer les fonctions les plus modestes.
9/11/2007

Les hommes au milieu des ruines

 

Travail - Démonie de l'économie

    Nous avons déjà signalé l'analogie qui existe entre l'individu et une entité collective, analogie dont le bien-fondé a été reconnu dès la plus haute antiquité. A partir de là, nous avons constaté que, dans l'organisation politico-sociale, on descend aujourd'hui du niveau d'un être où le vital et le matériel sont subordonnés à des facultés, des forces et des fins supérieures, à celui d'un être qui ne possède pas cette sphère supérieure ou, plus grave encore, dans lequel cette sphère, par un phénomène d'inversion, est privée de toute réalité propre et se trouve au service des fonctions inférieures qui correspondent, chez l'individu, à sa partie physique. Dans le grand organisme, c'est-à-dire dans l'Etat, le physique correspond, en gros, à l'économie. Nous allons examiner sous cet aspect le phénomène en question.
    D'après Werner Sombart, l'ère actuelle est une ère de l'économie : cette thèse exprime exactement l'anomalie que nous visons. Il s'agit avant tout du caractère général d'une civilisation envisagée dans son ensemble. Et tous les aspects extérieurs de puissance et de progrès technico-industriel de la civilisation contemporaine ne changent rien à son caractère involutif. Nous dirons même qu'ils en résultent, car tout cet apparent « progrès » se rattache presque exclusivement à l'intérêt économique, dans la mesure où il a pris le pas sur tout autre. On peut à bon droit parler d'une démonie de l'économie, fondée sur l'idée que, dans la vie individuelle, comme dans la vie collective, c'est le facteur économique qui est important, réel, décisif ; que la concentration de toutes les valeurs et intérêts sur le plan économique et productif n'est pas l'aberration sans précédent de l'homme occidental moderne, mais bien une chose normale et naturelle ; pas une éventuelle et brutale nécessité, mais un fait qui doit être accepté, voulu, développé et exalté.
    Ainsi que nous l'avons déjà dit, il n'existe pas de hiérarchie ou il n'en existe qu'une contrefaçon lorsque, par-delà le plan économico-social, ne s'affirment pas le droit et la primauté des valeurs et des intérêts plus élevés — et donc lorsqu'on ne reconnaît pas une autorité supérieure aux hommes et aux groupes ou corps qui représentent et défendent ces valeurs, ces intérêts. S'il en est ainsi, une ère économique est, par définition, fondamentalement anarchique et anti-hiérarchique. Elle repré-sente un bouleversement de l'ordre normal. La matérialisation et la « désanimation » de tous les domaines de l'existence, qui lui sont propres, enlèvent toute signification supérieure à l'ensemble des problèmes et des conflits que l'on y considère comme les seuls importants.
    Ce caractère de subversion apparaît aussi bien dans le marxisme que dans le capitalisme moderne, malgré leur antagonisme apparent. Et la pire absurdité consiste à prétendre représenter aujourd'hui une « Droite » politique sans sortir du cercle sombre qu'a tracé la démonie de l'économie et à l'intérieur duquel se meuvent le marxisme et le capitalisme, ainsi que toute une série de degrés intermédiaires.
    Celui qui se déclare l'adversaire des forces de gauche ne devrait pas l'oublier. Il est parfaitement évident que le capitalisme moderne est,  autant que le marxisme,  une subversion. Identique est leur vision matérialiste de la vie ; identiques, qualitativement, leurs idéaux ; identiques leurs prémisses, soli-daires d'un monde qui a pour centre la technique, la science, la production et le « rendement ». Tant que l'on ne parlera que de classes économiques, de profits, de salaires et de production, tant que l'on pensera que le véritable progrès humain dépend d'un système particulier de distribution de la richesse et des biens et que, dans l'ensemble, il a un rapport quelconque avec la richesse ou l'indigence, on n'aura même pas effleuré l'essentiel, imaginât-on des théories nouvelles, au-delà du marxisme et du capitalisme ou représentant des formes intermédiaires entre l'un et l'autre.
    Il faudrait au contraire partir de la négation radicale du p
rincipe marxiste qui résume l'ensemble des subversions en question : « L'économie est notre destin ». Affirmons-le de la façon la plus nette, l'économie et les intérêts économiques liés à la satisfaction des besoins matériels et de leurs prolongements plus ou moins artificiels, n'ont eu, n'ont, et n'auront jamais qu'une fonction mineure dans une humanité normale ; au-dessus de ce plan règne un ordre supérieur de valeurs politiques, spirituelles, héroïques, ordre qui ne conçoit et n'admet pas de classes purement économiques, qui ne connaît ni « prolétaires » ni « capitalistes », et en fonction duquel doivent exclusivement se définir les raisons pour lesquelles il vaut vraiment la peine de vivre et de mourir, en fonction duquel doit s'établir une hiérarchie véritable de dignités, et, au sommet, planer une fonction supérieure de commandement, d'imperium.
    Mais où livre-ton aujourd'hui, dans cet esprit, la juste bataille ? La « question sociale » et le « problème politique » perdent sans cesse davantage toute signification supérieure pour se définir dans les termes les plus primitifs de l'existence physique, érigés en absolu et dissociés de toute exigence d'un ordre plus élevé. Le concept de justice est ramené à l'un ou à l'autre   système   de   distribution   des   biens. Le concept de civilisation se confond, à peu de chose près, avec celui de production. On n'entend parler que d'économie, de consomma-tion, de travail,  de rendement, de classes économiques, de salaires, de propriété privée ou socialisée, de « marché du travail » ou d'« exploitation des travailleurs », de « revendica-tions sociales », etc. Pour les uns comme pour les autres on dirait vraiment qu'il n'existe que cela au monde. Pour le marxisme le reste existe bien, mais à titre de «superstructure» et de dérivation. Dans le camp adverse, on éprouve quelque pudeur à s'exprimer d'une façon aussi brutale, mais, en fait, l'horizon est le même, le standard est toujours économique, l'intérêt central est toujours l'économie.
    Tout cela témoigne d'une véritable pathologie de la civilisa-tion. C'est une hypnose, une démonie que l'économique est en train d'exercer sur l'homme moderne. Et comme il arrive souvent dans l'hypnose, ce sur quoi l'esprit se focalise finit par devenir réel. L'homme d'aujourd'hui est en train de donner corps à ce qui, dans une civilisation normale et complète serait apparu
comme une aberration ou une plaisanterie de mauvais goût, à savoir, précisément, que l'économie, et le problème social en fonction de l'économie, « sont un destin ».
    Si l'on veut poser un principe, il ne s'agit donc pas d'opposer une formule économique à une autre, mais de changer fondamentalement d'attitude, et de repousser absolument les prémisses matérialistes qui sont à l'origine de l'« absolutisation » de l'économique.
    Ce n'est pas la valeur d'un système économique ou d'un autre qu'il faut mettre en question, mais celle de l'économie en général. L'antithèse entre capitalisme et marxisme, bien qu'elle nous apparaisse gigantesque sur la toile de fond de notre époque, doit être considérée comme une pseudo-antithèse. Le mythe de la production, et ce qui en découle sous forme de standardisation monopoles, cartels, technocratie, etc., obéit, dans les civilisa-tions capitalistes, à la même démonie de l'économie que dans le marxisme et n'accorde pas moins la préséance aux conditions matérielles de la vie. Ici comme là sont dites « rétrogrades » et « sous-développées » les civilisations qui ne se réduisent pas à des civilisations du « travail » et de la « production », celles qui, par   un   heureux   concours   de   circonstances,   n'ont   pas   été entraînées dans le  paroxysme de l'exploitation industrielle à outrance de toutes les ressources naturelles, de l'asservissement social et «productif» de toutes les possibilités humaines, de l'exaltation du standard technique et industriel — les civilisations,  en somme,  qui  connaissent encore  un espace et  une certaine liberté de respiration. La véritable antithèse ne se situe donc pas entre capitalisme et marxisme, mais entre un système où l'économie est souveraine, quelle que soit sa forme, et un système où elle se trouve subordonnée à des facteurs extra-économiques, à l'intérieur d'un ordre beaucoup plus vaste et plus complet, de nature à conférer à la vie humaine un sens profond et à permettre le développement de ses possibilités les plus hautes. Telle  est  la  prémisse  d'une  véritable  réaction  restauratrice, au-delà de la   « droite » comme de la « gauche », de la prévarication capitaliste comme de la subversion marxiste. Elle implique une désintoxication interne, un retour à la normale au sens supérieur du terme, la faculté de distinguer de nouveau les intérêts inférieurs des intérêts supérieurs. Pour cela, il n'y a pas
d'action extérieure qui puisse s'exercer, sinon, tout au plus, à titre d'adjuvant.
    Pour changer les choses, il faut avant tout repousser l'interpré-tation « neutre » du phénomène économique chère à une sociologie déviée. La vie économique comporte, elle aussi, un corps et une âme ; des facteurs invisibles, moraux, en ont toujours déterminé le sens et l'esprit. Cet esprit — Sombart l'a bien mis en relief — est distinct des moyens de production, de distribution et d'organisation des biens. Il peut varier et, selon les cas donne au facteur économique un sens et une portée tout à fait différents. Le pur homo œconomicus est une fiction — ou le produit d'une spécialisation dégénérescente. C'est pourquoi, dans toute civilisation normale, l'homme purement économique, celui pour qui l'économie n'est pas un moyen, mais une fin, au point de constituer son champ d'activité principale, a toujours été considéré, à juste titre, comme d'extraction inférieure : infé-rieure spirituellement, s'entend, plus encore que socialement et politiquement. Il s'agit donc, essentiellement, de revenir à la normale, c'est-à-dire de rétablir le lien de dépendance naturelle qui unit le phénomène économique et les facteurs internes, spirituels — et d'agir sur ces facteurs.
    Si l'on est d'accord là-dessus, on discernera facilement les causes internes qui, dans le monde  actuel dont le commun dénominateur est l'économie, empêchent fatalement toute solution qui ne comporte pas une baisse de niveau toujours plus grave. Le soulèvement des masses provient,  dans une large mesure, de ce que toutes les inégalités sociales se sont trouvées réduites à des   inégalités économiques.   Sous le signe du libéralisme antitraditionnel, en effet, la prospérité et la richesse, coupées de tout lien et de toute valeur supérieure, sont devenues pratiquement les seuls critères du rang social. Or, en dehors de limites  restreintes — celles qui étaient autrefois assignées à l'économie en  général  dans un ensemble hiérarchique — la supériorité et les droits d'une classe, en tant que simple classe économique, peuvent être justement contestés au nom de certaines valeurs humaines élémentaires. C'est précisément là que «levait s'insérer l'idéologie subversive, « absolutisant » une situation anormale et dégénérescente comme si rien d'autre n'avait   jamais  existé  et ne  pouvait  exister que  les classes
économiques, que la supériorité et l'infériorité extrinsèques et injustes fondées sur la simple richesse. Mais tout cela est faux, puisque ces conditions n'existent justement que dans une société tronquée — la seule où puissent se définir les concepts de « capitaliste » et de « prolétaire ». Dans une société normale, ces concepts sont privés de toute réalité, car la contrepartie de valeurs extra-économiques y fait apparaître, en principe, les types humains correspondants comme tout différents de ceux que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de « capitaliste » ou de « prolétaire ». Même dans le domaine de l'économie, une telle société confère une justification précise à certaines différences de condition, de dignité et de fonction *.
    Il faut donc reconnaître ce qui, dans le désordre actuel, est dû à une infection idéologique. Il n'est pas si vrai que le marxisme soit apparu et qu'il ait réussi parce qu'il existait une véritable question sociale (cela fut vrai tout au plus au début de l'ère industrielle) ; il serait plus exact de dire que, dans une large mesure, la question sociale ne se pose, dans le monde d'aujourd'hui, que parce que le marxisme existe, qu'elle se pose donc artificiellement, grâce à l'action concertée d'agitateurs, des soi-disant « éveilleurs de la conscience de classe », sur le compte desquels Lénine s'exprime sans ambiguïté, assignant au parti communiste la tâche, non de soutenir les mouvements de « travailleurs » là où ils existent naturellement, mais de les provoquer, de les susciter partout et par n'importe quels moyens. Le marxisme fait naître la mentalité prolétarienne et « classiste » là où elle n'existait pas, en suscitant agitation, ressentiment et insatisfaction là où l'individu restait encore à sa place, contenait dans des limites naturelles ses besoins et ses aspirations, n'ambitionnait pas un autre sort que le sien, et, donc, ignorait cette Entfremdung, cette « aliénation » que met en avant le marxisme, et qu'il ne sait d'ailleurs dépasser qu'en recourant à une forme encore pire de celle-ci : l'« intégration » — c'est-à-dire, en fait, la désintégration de la personne dans le « collectif ».
    Nous ne défendons nullement, ici, un « obscurantisme » tout en faveur des « classes supérieures » actuelles, car nous avons déjà dit que nous contestions la supériorité et les droits d'une classe quand il ne s'agit que d'une classe économique dans un monde matérialiste. On doit toutefois s'élever contre le mythe du soi-disant « progrès social » qui est une autre des idées fixes pathogènes, caractéristiques de l'ère économique en général, parce que les courants de gauche sont loin d'être les seuls à la mettre en avant.

    A cet égard, l'eschatologie du marxisme s'identifie, en effet, aux conceptions « occidentales » de la prosperity ; la vision de la vie au départ comme les conséquences qu'on en tire sont, au fond, les mêmes. Fondamentalement s'affirme ici une conception sociétaire, antipolitique et matérialiste qui détache l'ordre social et l'homme de tout ordre et de toute fin supérieurs, assigne pour seul but l'utile, au sens physique, végétatif et terrestre et, parce qu'il en fait le critère du progrès, inverse les valeurs propres à toute structure traditionnelle ; car la loi, le sens et la raison d'être de ces structures ont toujours été de relier l'homme à quelque chose qui le dépasse, l'économie et le bien-être ou l'indigence ne présentant, par rapport à cela, qu'une importance secondaire. On peut donc légitimement affirmer que la soi-disant « élévation des conditions sociales » ne doit pas être considérée comme un bien, mais comme un mal, quand elle se paie par l'asservissement de l'individu au mécanisme productif et au conglomérat social, par la dégradation de l'Etat en « Etat des travailleurs », par l'élimination de toute hiérarchie qualitative, l'atrophie de toute sensibilité spirituelle et de toute capacité « héroïque » dans le sens le plus vaste du terme.  Hegel a écrit que l'« histoire universelle n'est pas le domaine du bonheur » et que « les périodes de bonheur [dans le sens de bien-être matériel et de prospérité sociale]  y correspondent à des pages blanches ». Même sur le plan individuel, les qualités maîtresses qui confèrent à un homme sa dignité d'homme, s'éveillent souvent dans un climat de dureté, voire d'indigence et d'injustice, qui lui jette un défi et le met spirituellement à l'épreuve, alors qu'elles s'étiolent presque toujours quand on assure à l'animal humain le maximum de commodité et de sécurité et une part équitable de bien-être et de bonheur bovins, qui ne perdent pas pour autant ce caractère lorsqu'ils ont pour complément la radio, la télévision et les avions, Hollywood et les arènes sportives ou une culture de Reader's Digest.
    Répétons-le : les valeurs spirituelles et les degrés de la perfection humaine n'ont pas de relation directe et obligatoire avec la prospérité ou l'absence de prospérité économico-sociale. Que l'indigence soit toujours la source de l'abjection et du vice et que des conditions sociales « progressistes » aient un effet inverse, c'est là une fable des idéologies matérialistes de gauche, qui se contredisent d'ailleurs en lançant l'autre mythe, selon lequel les « bons » appartiendraient tous au « peuple » des travailleurs opprimés et indigents, les méchants et les vicieux aux classes riches, corrompues et prévaricatrices. Il s'agit, dans les deux cas, d'une fable. En réalité, les vraies valeurs n'ont aucun rapport nécessaire avec des conditions sociales et économiques meilleures ou pires. Ce n'est que lorsque ces valeurs sont mises au premier plan que l'on peut se rapprocher de la réalisation d'un ordre de justice effective, même sur le plan matériel. Parmi ces valeurs on peut citer le principe d'être soi-même, un style activement impersonnel, l'amour de la discipline, une disposition héroïque fondamentale. L'important est qu'à l'opposé de toutes les formes dej ressentiment et de compétition sociale, chacun sache reconnaître et aimer sa propre place, celle qui est la plus conforme à sa propre nature, reconnaissant ainsi du même coup les limites entre lesquelles il peut développer ses possibilités, donner un sens organique à sa vie, cheminer vers sa propre perfection ; car un artisan qui s'acquitte parfaitement de ses fonctions est certainement supérieur à un souverain qui bronche et faillit à sa dignité. Ce n'est que lorsque des facteurs de cet ordre pèseront de nouveau dans la balance qu'on pourra songer à une réforme sur le plan économico-social et la réaliser sans danger, selon la véritable justice, sans confondre l'accessoire avec l'essentiel. Si l'on ne commence pas par une désintoxication idéologique et si l'on ne rectifie pas les attitudes, toute réforme demeurera superficielle, n'atteindra pas les racines les plus profondes de la crise de la société contemporaine et tournera à l'avantage des forces de subversion.
    Parmi ces attitudes générales, il en est une qui alimente, plus que toute autre, la démonie de l'économie.
    On raconte que dans un pays non européen, mais de vieille civilisation, une entreprise américaine, ayant constaté le faible rendement des indigènes qui travaillaient pour elle, crut avoir trouvé le bon moyen de les stimuler : elle doubla la paye. Résultat : une grande partie des ouvriers travaillèrent deux fois moins longtemps. Estimant que la rémunération originelle suffisait approximativement à satisfaire leurs besoins naturels et normaux, ils trouvaient absurde de travailler plus qu'il n'était nécessaire, selon le nouveau barème, pour se les procurer. On raconte également que Renan, après avoir visité une exposition industrielle consacrée aux nouvelles inventions, s'écria en sortant : « Combien de choses ai-je vues là, dont je puis parfaitement me passer ! »
    Que l'on compare cette attitude à toutes les manifestations actuelles du stakhanovisme, de l'« activisme » économique et de la « civilisation du bien-être ». Mieux que n'importe quelle considération abstraite, ces anecdotes fournissent la pierre de touche de deux attitudes fondamentales, qu'il faut juger, l'une saine et normale, l'autre psychopathique et déviée.
    Bien que la première se situe en pays non européen, qu'on n'invoque pas les lieux communs sur l'inertie et l'indolence de races qui n'ont rien à voir avec les Occidentaux « dynamiques » et « réalisateurs ». Dans ce domaine aussi, de telles oppositions sont artificielles et unilatérales. Il suffit, en effet, de se détourner de la civilisation « moderne » — qui ne saurait d'ailleurs plus être considérée, désormais, comme exclusivement occidentale — pour retrouver la conception de la vie, l'attitude intérieure, l'évaluation du profit et du travail dont nous venons de parler. Avant l'avènement, en Europe, de ce que les manuels ont appelé d'une expression significative l'« économie mercantile » (expression significative parce qu'elle montre que le ton fut donné à toute l'économie par le marchand et le prêteur d'argent), qui devait permettre l'essor rapide du capitalisme moderne, le critère fondamental de l'économie était que les biens extérieurs doivent être assujettis à certaines normes, que le travail et la recherche du profit se justifient seulement dans la mesure où ils assurent à chacun la subsistance conforme à son état. Telle fut la conception thomiste et, plus tard, luthérienne. Dans l'ensemble, l'ancienne éthique corporative n'était pas différente : elle soulignait les valeurs de personnalité et de qualité ; en tout cas, la quantité de travail accompli était toujours fonction d'un niveau déterminé de besoins naturels et d'une vocation spécifique. L'idée fondamentale était que le travail ne doit pas enchaîner l'homme, mais le désengager afin qu'il ait le loisir de se consacrer à des intérêts plus dignes, une fois pourvu aux nécessités de l'existence. Aucune valeur économique ne paraissait mériter qu'on lui sacrifiât son indépendance et que la recherche des moyens d'existence engageât démesurément l'existence même. On se ralliait, en général, au principe que nous avons déjà énoncé, à savoir que le progrès humain ne doit pas se définir sur un plan économique ni social, mais sur un plan intérieur ; qu'il ne consiste pas à sortir du rang pour « se pousser », ni à travailler davantage pour s'assurer une position qui n'est pas la sienne. A un plus haut niveau, l'abstine et substine fut une règle de sagesse célèbre dans le monde classique et une des interprétations possibles de la maxime delphique : « Rien de trop » conviendrait pareillement à cet ordre d'idées.
    Il s'agit donc là de points de vue parfaitement occidentaux ; ils furent ceux de l'homme européen lorsqu'il était encore sain, lorsqu'il n'était pas encore, dirons-nous, mordu par la tarentule, succube d'une agitation insane qui devait pervertir tous les critères de valeur et conduire aux paroxysmes de la civilisation contemporaine. C'est par cette altération — d'ordre moral, si bien que toute la responsabilité en retombe, sans excuse possible, sur l'individu — que s'est développée par une série de processus en chaîne la « démonie de l'économie ». Le tournant s'est produit le jour où, à une conception de la vie qui maintenait les besoins entre leurs limites naturelles pour vouer l'homme à un effort vraiment digne de lui, s'est substitué un idéal d'accroissement et de multiplication artificielle de ces besoins, donc aussi des moyens de les satisfaire, sans qu'il soit tenu compte de l'esclavage grandissant qui devait en résulter, pour l'individu d'abord, ensuite pour la collectivité.
    Cette déviation a abouti à la situation interne qui a engendré les formes du grand capitalisme industriel : l'activité tournée vers le profit et la production, de moyen s'est faite fin, a pris l'homme corps et âme et l'a finalement condamné à une course sans répit, à une expansion illimitée de l'agir et du produire. Course fatale, car dans ce système économique en mouvement, arrêt signifierait immédiatement recul et même élimination ou ruine. Dans ce mouvement, qui n'est pas « activité » mais seulement agitation insensée, l'économie enchaîne des milliers et des milliers de travailleurs, non moins que le grand chef d'entreprise, le « producteur de biens », le « possesseur des moyens de travail », et détermine des actions et des réactions concordantes génératrices de destructions spirituelles toujours plus graves. Les dessous de l'amour « désintéressé » de ces dirigeants américains qui ont choisi comme formule, pour leur programme politique international, « l'élévation du niveau de vie des pays sous-développés du globe », se révèlent précisément à cette lumière. Tout cela signifie, en clair, mener à leur terme les nouvelles invasions barbares — les seules vraies — et abrutir dans les bassesses de l'économie cette part de l'humanité encore épargnée par la morsure de la tarentule parce qu'il faut employer, investir les capitaux qui s'accroissent et parce que le mécanisme productif, dégénéré en super-production, a besoin de marchés toujours plus vastes. Lénine sut le discerner, car il voyait dans ces bouleversements un des traits caractéristiques du « capitalisme mourant », en train de creuser sa propre tombe, contraint qu'il est par sa loi même de susciter, par l'industrialisation, la prolétarisation et l'européanisation des forces qui se dresseront finalement contre lui et contre les pays de race blanche responsables de cet état de choses. Les représentants du « progrès » n'en ont aucunement conscience, et c'est pourquoi le processus d'éboulement ne connaît pas de limites. En effet, dans les systèmes socialistes qui se proclament les successeurs du capitalisme condamné à périr par ses contradictions internes, l'asservissement de l'individu, au lieu de s'alléger, se renforce et se présente moins comme un état de fait, que comme un état de droit, comme une valeur et un impératif collectif. Si le grand chef d'entreprise se consacre totalement à l'activité économique, il en fait, par une auto-défense instinctive, une sorte de stupéfiant dont il ne peut plus se passer — car s'il s'arrêtait il ne verrait que le vide autour de lui, et ressentirait toute l'horreur d'une existence privée de signification **. L'idéologie du parti opposé fait correspondre une situation de ce genre à une sorte d'impératif éthique, comportant des anathèmes et des mesures absolument radicales contre quiconque entend redresser la tête et réaffirmer sa liberté propre en face de tout ce qui est travail, production, rendement et lien social.
    Il convient de dénoncer ici une autre fixation pathogène de l'ère économique, un autre de ses « slogans » fondamentaux : la superstition moderne du travail, qui caractérise désormais aussi bien les courants de « droite » que ceux de « gauche ». Comme le « peuple », le « travail » est devenu une de ces entités sacrées, intangibles, dont l'homme moderne n'ose rien dire, sinon pour les louer et les exalter. Un des aspects les plus opaques et les plus plébéiens de l'ère économique est précisément cette espèce d'auto-sadisme qui consiste à glorifier le travail en tant que valeur éthique et devoir humain essentiel et à concevoir comme travail n'importe quelle forme d'activité. Nulle perversion n'apparaîtra plus singulière à une humanité future redevenue normale. Une fois de plus, le moyen s'érige en fin. Le travail n'est plus seulement ce tribut qu'on paie aux nécessités matérielles de l'existence et à quoi l'on n'accorde pas plus de place que ne requièrent normalement ces nécessités, selon l'individu et le rang. Désormais, on lui confère un caractère absolu, on le considère comme une valeur en soi en même temps qu'on l'associe au mythe de l'activisme productif paroxystique. En outre, on aboutit à une véritable inversion ; car le mot « travail » a toujours désigné les formes les plus basses de l'activité humaine, celles qui sont le plus manifestement conditionnées par l'économique. Tout ce qui ne se réduit pas à de telles formes, il est illégitime de l'appeler travail. Le mot qui convient ici est action : action, et non travail, du chef, de l'explorateur, de l'ascète, du pur savant, du guerrier, de l'artiste, du diplomate, du théologien, de celui qui établit une loi ou l'enfreint, de celui que guide un principe ou pousse une passion élémentaire, du grand chef d'entreprise et du grand organisateur. Or, tandis que toute civilisation normale, par son orientation vers le haut, s'est efforcée de donner un caractère d'action, de création, d'« art » au travail lui-même (voir l'ancien monde corporatif), c'est exactement le contraire qui se produit dans la civilisation économique actuelle. Comme par un plaisir sadique de dégradation et de contamination, on tend aujourd'hui â donner même à l'action — à ce qui peut être resté digne de ce nom — un caractère de « travail », c'est-à-dire un caractère économique et prolétarien.
    Ainsi en est-on arrivé à formuler l'« idéal » d'un « Etat du travail » et à rêver d'un « humanisme du travail » jusque dans les milieux qui se disent antimarxistes. En Italie, G. Gentile le premier a glorifié l'« humanisme de la culture », « étape glorieuse de l'émancipation de l'homme » — qui correspond à la phase libérale, individualiste et intellectuelle de la subversion mondiale. Etape insuffisante, dit-il , « parce qu'il fallait reconnaître aussi au travailleur la haute dignité que l'homme, en pensant, avait découverte dans la pensée ». Ainsi il n'y avait « aucun doute que les mouvements sociaux et les mouvements socialistes parallèles du xxe siècle n'aient créé un nouvel humanisme — l'humanisme du travail — dont l'instauration, effective et concrète, est la tâche de notre siècle ». Le développement logique de la déviation libérale, tel que nous l'avons déjà décrit plus haut, apparaît ici très clairement. Cet « humanisme du travail », proclamé désormais, sous différentes formes, mais avec le même sens, par des écrivains de divers pays, ne fait qu'un, en réalité, avec l'« humanisme intégral » ou « réaliste » ou << nouvel humanisme » des intellectuels communistes ***. L'« éthicité » et la « haute dignité » revendiquées pour le travail ne sont qu'une absurde fiction destinée à faire oublier à l'homme tout intérêt supérieur, à lui faire accepter de bonne grâce son encadrement stupide et insensé dans des structures barbares ; barbares, en ce qu'elles ne connaissent rien d'autre que le travail et la hiérarchie productive, Le plus singulier, c'est que ce culte superstitieux et insolent du travail vient précisément à une époque où la mécanisation, irréversible et forcenée, enlève presque sans exception aux principales catégories de travail (de ce qu'on peut légitimement qualifier de travail) ce qu'il pouvait contenir de qualité, d'art, d'explication spontanée d'une vocation, et le remplace par quelque chose d'inanimé, dépourvu de toute signification immanente.
    Ainsi, ceux qui exigent, à juste titre, la « déprolétarisation » s'illusionnent, s'ils ne voient là qu'un problème social. La tâche consiste avant tout à déprolétariser la vision de la vie, faute de quoi tout reste faussé, paralysé. Mais l'esprit prolétarien, la qualité spirituellement prolétarienne **** subsiste quand on est incapable de concevoir un type humain plus élevé que celui du « travailleur », quand on divague à propos de l'« éthicité du travail », quand on exalte l'« Etat des travailleurs », quand on n'a pas le courage de prendre radicalement position contre tous ces nouveaux mythes contaminateurs.
    On connaît l'antique image de cet homme qui court à perdre haleine sous un soleil ardent, et à un moment donné se demande : « Mais pourquoi est-ce que je cours ? Si j'allais plus doucement ?» Et, allant plus doucement : « Mais pourquoi marcher par une chaleur pareille ? Si je m'arrêtais sous un arbre ? » Et, ce faisant, il reconnaît qu'il a couru comme dans un accès de fièvre. On voit par cette image quel changement interne, quelle metanoïa est nécessaire pour atteindre à sa racine la démonie de l'économie et reconquérir la liberté intérieure. Non certes pour se replier sur une civilisation de démission, utopique et misérable, mais pour décharger tous les domaines des tensions insensées et réveiller une hiérarchie réelle de valeurs.
    Ce qui est fondamental, ici, c'est de savoir reconnaître qu'aucun développement économique extérieur, aucune prospérité sociale ne vaut la peine d'être réalisée, qu'il faut absolument résister à son attrait quand il a pour rançon une limitation essentielle de la liberté et de l'espace nécessaire à chacun pour réaliser ce dont il est capable, au-delà de la sphère conditionnée de la matière et des besoins de la vie ordinaire.
    Ceci ne vaut pas seulement pour l'individu, mais aussi pour une collectivité, pour un Etat, surtout lorsque ses ressources matérielles sont restreintes et qu'il subit la pression de puissances économiques étrangères. En ce cas, l'autarcie peut être un impératif éthique, car ce qui fait pencher la balance des valeurs doit être identique pour un individu et pour un Etat : plutôt écarter le leurre de conditions sociales et économiques générales meilleures et adopter, éventuellement, un régime d'austérité, que s'atteler au char des intérêts étrangers, et se laisser entraîner dans les processus mondiaux d'une hégémonie et d'une productivité économique effrénée, qui se retourneront contre leurs promoteurs quand ils ne trouveront plus d'espace suffisant.
    La situation actuelle, dans son ensemble, confère évidemment à toutes nos considérations un caractère d'idées à « contre-courant ». Si cela n'affecte aucunement leur valeur intrinsèque, il faut toutefois reconnaître qu'il n'est pratiquement pas possible, aujourd'hui, à un particulier de réagir et de se soustraire à l'engrenage de l'ère économique, sinon dans une faible mesure et sous réserve que soient remplies certaines conditions plus ou moins privilégiées. Seul un pouvoir supra-ordonné peut provoquer un revirement important. Une fois reconnu le principe fondamental de la primauté et de la souveraineté de l'Etat par rapport à l'économie, celui-ci peut procéder à une action limitatrice et ordonnatrice dans le secteur économique. Cette action peut faciliter tout ce qu'entraîne le facteur essentiel, indispensable, constitué, avons-nous dit, par la désintoxication, le changement de mentalité et le retour à la normale d'hommes qui ont réappris ce que sont une activité sensée, un effort juste, une fin digne d'être poursuivie, la fidélité à soi-même. Il n'est de « réalisateurs », au sens supérieur, qu'à ce prix.
    Nous reviendrons bientôt sur les rapports de l'Etat avec l'économie. Pour mettre les choses au point et trancher définitivement la soi-disant « question sociale », nous rappellerons seulement ici cette phrase de Nietzsche :
    « Les travailleurs vivront un jour comme vivent aujourd'hui les bourgeois — mais au-dessus d'eux, distinguée d'eux par une absence de besoins, existera la caste supérieure : plus pauvre, plus simple, mais détentrice du pouvoir » *****. Une telle différenciation sera le point de départ de l'élimination de l'inversion que nous avons dénoncée, de la défense de l'idée de l'Etat, et de la renaissance de dignités et de supériorités, qui, par-delà le monde de l'économie, moyennant une lutte continuelle, intérieure et extérieure, moyennant la confirmation de l'être par une conquête de tous les instants, doivent être consolidées et éprouvées.



*. On peut rappeler à ce propos la conception aristotélicienne de la justice sociale, entendue non comme une distribution égale des biens, mais comme une distribution proportionnelle à la dignité de la fonction et à la qualification des individus et des groupes : une juste inégalité économique.

**. Cf., à ce sujet, W. Sombart, Le Bourgeois, trad. fr., Paris, 1926, p. 419.

***. Entre autres, Gentile définit un jour le communisme comme un « corporatisme impatient ». Ceci équivalait à dire qu'entre le corporatisme de la période fasciste tel qu'il l'interprétait et le communisme il n'y aurait eu aucune différence qualitative, qu'il s'agissait de deux étapes, de deux moments différents dans une même direction.

****. C'est essentiellement en ces termes que doit se poser le problème, car le prolétariat social, dans l'ancien sens marxiste, n'existe pratiquement plus en Occident. Les « travailleurs » autrefois prolétaires ont souvent, aujourd'hui, une position économique supérieure à celle de la moyenne bourgeoisie.

*****. F. Nietzsche, Wille zur Macht, § 764.

Antonin Artaud

« Si notre vie manque de soufre, c'est-à-dire d'une constante magie, c'est qu'il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en considération sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d'être poussé par eux (...). Et s'il est encore quelque chose d'infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c'est de s'attarder artistiquement sur des formes, au lieu d'être comme des suppliciés que l'on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers »
 
Antonin Artaud, Le théâtre et son double.

Cioran

« La "vérité" ne transparaît qu'aux moments où les esprits, oublieux du délire constructif, se laissent glisser sur la dissolution des morales, des idéaux et des croyances. Connaître, c'est voir ; ce n'est ni espérer, ni entreprendre »
 
Cioran, extrait de Précis de décomposition.

William Butler Yeats, sa société idéale...

« ... une civilisation aristocratique dans sa forme la plus achevée, chacun des détails de sa vie hiérarchique, la porte du domicile des grands hommes bondée dès l'aube de revendicateurs, de grandes richesses partout dans les mains de quelques hommes, tous étant dépendants de quelques-uns, de l'Empereur lui-même, qui est un Dieu relevant d'un Dieu encore plus grand, et partout en cour, en famille, une inégalité devenue loi. »
 
Cité par Francis King dans Satan and Swastika.
 
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